« Je ne suis pas photogénique » : ce que cette phrase dit vraiment  

Pendant mon enfance, j’ai toujours entendu ma mère dire « oh non pitié, pas de photos ». Depuis 7 ans, j’entends quasi-quotidiennement mes clientes dire : « je ne suis pas photogénique ». Ce sont des phrases que j’ai entendues toute ma vie. Avec ma mère, mais aussi dans les soirées, les repas de famille, entre amies… et aujourd’hui presque quotidiennement avec mes clientes.

Souvent, c’est dit en riant, pour dédramatiser, mais derrière ces phrases, il y a presque toujours les mêmes choses : la peur d’être maladroite, crispée, ou de ne pas aimer ce qu’on va voir sur les photos.

Souvent, quand on gratte un peu derrière ce fameux « je ne suis pas photogénique », on tombe sur autre chose. Pas un problème de photos, mais plutôt de regard. Parce que beaucoup de femmes ont appris très tôt à se regarder comme si elles étaient en permanence évaluées. Et très vite, ce regard devient chargé de honte.

« Rentre ton ventre. »
« Tiens-toi droite. »
« Fais attention à ton poids. »
« Ce vêtement ne te va pas. »

Ce sont parfois des phrases dites en passant. Des remarques d’adultes, de proches, de camarades d’école. Rien qui semble énorme sur le moment. Sauf qu’à force de les entendre, beaucoup de femmes finissent par regarder leur corps comme un problème à corriger. Et plus ces petites phrases s’accumulent, plus elles finissent par devenir une petite voix intérieure (cf. mon autre article sur le sujet).

Alors forcément, quand quelqu’un sort un appareil photo, cette voix se réveille.

« On va voir mes défauts. »
« Je vais être ridicule. »
« Je vais détester les photos. »

La stratégie la plus courante : disparaître

Et petit à petit, beaucoup de femmes développent une stratégie très simple : disparaître. Elles prennent les photos des autres. Elles restent derrière l’appareil. Elles se mettent au fond du groupe. Comme si être vue était risqué. Et quelque part, beaucoup de femmes ont appris que c’était un peu le cas : être vue, c’est s’exposer au jugement des autres.

Évidemment, être vue n’est pas toujours confortable. Parce que se faire photographier, et encore plus publier des photos de soi, c’est aussi s’exposer au regard des autres. Aux commentaires. Aux jugements. Aux projections.

Et beaucoup de femmes ont appris très tôt que ce regard pouvait être dur. Qu’il pouvait juger un corps. Une tenue. Une attitude. Une expression. Qu’il pouvait commenter un ventre, des cuisses, une poitrine, une ride. Qu’il pouvait réduire une personne entière à un détail.

Alors refuser les photos devient parfois une forme de protection. Une façon d’éviter ce moment où quelqu’un va regarder et penser quelque chose de nous.

Le regard des autres… ou celui qu’on imagine

Mais il y a aussi un autre piège : très souvent, le regard le plus dur n’est pas celui des autres. C’est celui qu’on imagine. On anticipe les critiques. On suppose ce que les gens vont penser. On se juge avant même que quelqu’un ait ouvert la bouche.

Et à force, on finit par s’auto-censurer. On ne poste pas la photo. On demande qu’on ne nous tague pas. Comme si exister visuellement devait forcément être justifié.

Alors que parfois, la vraie liberté, c’est simplement d’accepter d’être vue sans chercher à contrôler tous les regards.

D’ailleurs, j’ai déjà parlé de ce sujet dans un carrousel Instagram où je partage trois vérités sur le regard des autres et trois pistes pour s’en libérer. Parce que comprendre comment fonctionne ce regard, ça aide énormément à arrêter de lui donner autant de pouvoir.

Accepter d’être vue : un acte presque militant

Ce que je trouve dommage, c’est que pendant très longtemps, les femmes ont déjà été moins visibles dans l’histoire. Moins représentées, moins mises en lumière, moins racontées. Dans l’art, dans la politique, dans les récits, dans les archives.

Et même dans les albums de famille, on retrouve souvent la même chose : des photos prises par les femmes… mais où elles apparaissent peu.

Aujourd’hui encore, beaucoup continuent à s’effacer toutes seules. Parce que pendant longtemps, la société a appris aux femmes à être discrètes.

Alors pour moi, accepter d’être photographiée, ce n’est pas un acte narcissique. Au contraire, c’est un acte militant. C’est accepter d’occuper l’espace. C’est accepter d’être regardée sans s’excuser.

C’est dire : j’existe, et j’ai le droit d’être vue. Même si ces photos restent privées. Même si elles ne sont jamais postées nulle part. Même si elles sont juste pour soi.

La photogénie n’est pas un don mystérieux

Et puis il y a un autre truc important : la fameuse photogénie.

On parle souvent de la photogénie comme d’un don mystérieux. Comme si certaines personnes naissaient avec et d’autres non. Et on se cache derrière, comme si ce concept (s’il existait vraiment), pouvait décider qui a le droit d’être photographié… et qui ne l’a pas.

Laisse-moi te dire ceci : la photogénie n’est pas un truc inné, dont certaines seraient dotées. C’est un mélange de posture, de lumière, d’angle, de confiance… et surtout de regard.

Le regard de la personne derrière l’appareil. Un bon photographe ne cherche pas à transformer les gens. Il cherche à les voir vraiment. À comprendre comment elles bougent, comment elles respirent, ce qui les met à l’aise.

Et quand quelqu’un se sent en sécurité, quand elle n’a plus l’impression d’être jugée… il se passe souvent quelque chose de très simple.

Elle commence à apparaître.

Pas une version parfaite. Pas une version retouchée de magazine. Juste elle.

Quand on se sent en sécurité, quelque chose apparaît

J’ai pu observer ce phénomène lors de mes soirées à La Bringue, une soirée 100 % femmes pour laquelle j’ai travaillé pendant deux ans. La Bringue, c’est vraiment un endroit safe, sans jugement, sans dress code, où chaque femme peut venir s’amuser en étant 100 % elle-même.

Il se trouve qu’avant je faisais des photos en boîte de nuit pour des soirées mixtes (soirées pendant lesquelles on sait que les femmes sont dans la retenue), mais à La Bringue il s’est passé quelque chose de magique : les femmes se lâchent, elles rient, elles dansent, elles bougent, et ça les rend incroyablement belles.

J’ai trouvé ça incroyable et j’ai adoré assister à ce spectacle chaque semaine : juste voir des femmes libres, puissantes, magnifiques.

Pourquoi je fais ce métier

Et c’est ce que je retrouve dans mon métier, avec mes clientes.

Parce qu’une séance photo n’est pas seulement une question d’images. D’ailleurs parfois mes clientes viennent autant pour le résultat que pour le moment qu’elles passent.

Elles n’achètent pas que les photos, mais l’expérience transformatrice.

95 % du temps, elles viennent faire leur première séance, et c’est aussi souvent la première fois depuis longtemps qu’elles acceptent de se laisser regarder avec douceur.

Et je crois que c’est ce qui m’anime et ce qui me touche le plus : permettre aux femmes de briller, de se voir autrement, de s’assumer, de se libérer du regard et du jugement des autres.

Ilana Cael Logo Blanc

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