J’ai eu un OnlyFans pendant deux ans, et voilà pourquoi je l’ai supprimé

Il y a des sujets dont je parle facilement : la sensualité, l’estime de soi, le rapport au corps.

Et puis il y a celui-là, que je gardais un peu de côté.

Pendant environ deux ans, j’ai eu un compte OnlyFans.

Et j’ai envie de te raconter pourquoi, parce que je trouve qu’on entend surtout une seule version de cette histoire : celle où ça marche, où c’est libérateur, où l’argent tombe. La mienne est plus nuancée, et je pense qu’elle peut servir.

 

Ce n’est pas un article contre les créatrices. J’y reviens plus bas, promis.

@shamsdeann

Comment j’en suis arrivée là

Je pose devant l’objectif depuis des années. Pas par métier, par plaisir : j’ai toujours aimé être modèle amatrice pour d’autres photographes, participer à la création d’images qui me plaisaient vraiment. Ça fait partie de qui je suis, autant que le fait d’être derrière l’appareil.

Le problème, c’est Instagram.

Tu connais la chanson : un téton qui dépasse, une pose un peu trop suggestive, et hop, shadowban, photo supprimée, compte menacé de suppression. Des années à m’autocensurer, à recadrer, à flouter, à réfléchir à ce que l’algorithme allait bien vouloir tolérer.

Et puis j’ai vu passer ce raisonnement chez d’autres femmes : « quitte à les poster sur Insta et que les gens en profitent gratuitement, autant les poster sur OnlyFans et être payée pour ». Sur le moment, je me suis dit : j’avoue. Lets’go.

Ça me semblait cohérent, et même plutôt féministe.

 

 

Je décidais de ce que je faisais de mon corps et de mon image. Je reprenais la main sur quelque chose qu’on m’avait retiré. Je pouvais poster sans limite, sans censure, sans devoir négocier avec les règles de quelqu’un d’autre. Et accessoirement, mettre du beurre dans les épinards, je pensais même pouvoir gagner pas mal d’argent.

Il y a aussi une chose que je n’ai comprise que bien plus tard. J’ai créé ce compte à un moment très précis de ma vie : je venais de me séparer de mon ex, un mec, et je venais de faire mon coming out lesbien. Deux bouleversements en même temps.

Et là, un truc que je n’avais pas anticipé : les femmes ne me draguaient pas. Ou en tout cas, je ne savais pas le voir, pas le provoquer, pas le lire. J’étais complètement insecure dans mon rapport aux femmes. Moi qui adore plaire (vraiment, c’est un moteur chez moi et je l’assume) je me retrouvais soudain avec l’impression de ne plus plaire du tout.

Alors j’ai fait ce qui était le plus facile. Plaire aux hommes, ça, je savais faire. Ça marchait. Ça flattait mon ego et, sur le moment, ça me faisait un bien fou. Je me disais que je n’en avais plus rien à faire du regard masculin mais en réalité, je venais de m’abonner à une machine à en produire.

 

 

D’où viennent les abonnés (indice : pas de la plateforme)

Première chose qu’on oublie de te dire : OnlyFans, MYM ou n’importe quelle plateforme du genre : personne ne va te trouver là-bas. Tu es un lien payant au bout d’une chaîne, et c’est à toi de construire toute la chaîne.

Concrètement, ça veut dire faire de la com ailleurs. Tous les jours. Moi, je le faisais depuis mon compte Instagram perso, où j’ai plus de 3 000 abonnés, donc une audience déjà construite, réelle, qui me connaissait.

Fais le calcul avec moi : 3 000 abonnés Instagram, pour environ 25 abonnés payants.

Un taux de conversion inférieur à 1%. Ce qui signifie que pour atteindre 250 abonnés (et donc un revenu qui commence à ressembler à un salaire) il me faudrait environ 30 000 abonnés Instagram. Dix fois mon audience. Et une audience acquise en faisant, sur Instagram, exactement le genre de contenu pour lequel Instagram te censure.

 

 

@lintimiste.bybb

Le classement, ou l’illusion de performance

Deuxième chose : la plateforme t’affiche ta position. Sur ma page d’accueil, on me disait que j’étais dans le top X% des créateurs. Mon meilleur score, c’était top 14%.

Prenons deux secondes pour comprendre ce que ça implique. J’étais dans les 14% les mieux classés. Et je gagnais 200 à 250€ par mois.

Donc les 86% derrière moi ? Ils gagnent moins que ça. Et les 50%, les 75% derrière ? Rien. Trois euros, dix euros, zéro. Pour gagner vraiment de l’argent, je pense qu’il faut être dans le top 5%, et probablement bien au-delà de ça pour les revenus dont on te parle sur TikTok.

 

 

Ce qu’il reste vraiment (l'argent)

À ces 200-250€, il faut encore retirer des choses dont personne ne parle :

• La commission de la plateforme. OnlyFans prélève 20% sur tout ce que tu encaisses.

• Les impôts. C’est un revenu. Il se déclare. Il y a un statut à créer, des cotisations, une comptabilité à tenir. Ce n’est pas de l’argent magique.

• Le temps. Shooting, retouche, écriture des posts, réponses aux messages, com quotidienne sur Instagram. Compte les heures sur un mois, honnêtement, et divise. Le résultat pique.

Mets ça en perspective : une seule séance avec une cliente, dans mon activité de photographe, me rapportait plus qu’un mois entier là-bas. Pour un coût émotionnel incomparable.

Donc non, on ne gagne pas des milles et des cents facilement.

 

 

L’engrenage

C’est là que ça devient vraiment intéressant, et c’est vraiment le cœur de ce que je veux te raconter.

Au début, je postais ce que j’aimais. J’ai une direction artistique, et elle est assez claire : j’aime le nu, mais le nu caché. Le subtil. L’élégant. Le sensuel plutôt que le sexuel. Les ombres, les tissus, ce qu’on devine.

Puis les demandes ont commencé. Toujours plus dénudé. Toujours plus explicite. Toujours plus. 

 

Et des demandes franchement farfelues, aussi : un jour on m’a proposé de me payer pour recevoir une dick pic et attribuer une note. Je te laisse imaginer le niveau de créativité artistique de l’exercice lol (j’ai refusé évidemment).

Et j’ai suivi. Pas d’un coup, jamais d’un coup. Un petit pas, puis un autre. Parce que je ne pensais plus qu’en termes de rendement : si je poste ça, ils vont aimer, ils vont payer pour en voir plus. Parce que j’étais encore en pleine recherche de validation masculine et que chaque message était une petite dose.

Résultat : je produisais des images de plus en plus vulgaires, de plus en plus éloignées de moi. Des images qui ne me ressemblaient pas. Je faisais du contenu sexualisant, mais pas pour moi. Pour eux.

Le plus vicieux, c’est que je ne m’en rendais pas compte sur le moment. Chaque étape semblait minuscule par rapport à la précédente.

 

Le détail qui a tout aggravé : mon TDAH

Il y a une pièce du puzzle que je n’ai comprise qu’après, et je pense qu’elle est importante à partager.

Souviens-toi de ce classement en pourcentage sur la page d’accueil. Pour un cerveau TDAH, ce truc est une bombe.

Le TDAH, c’est notamment une régulation de la dopamine qui fonctionne mal : on court après la récompense immédiate, le score, la progression visible. Donne-moi une barre de progression et je vais vouloir la remplir, même si je n’ai rien demandé.

 

Alors quand la plateforme m’affichait « top 14% »,

mon cerveau ne lisait pas une information. Il lisait un défi.

Je voulais être top 10. Puis top 5. Et comme le seul levier disponible pour grimper, c’est plus d’abonnés, et que le seul levier pour plus d’abonnés, c’est plus de nu et plus d’explicite, tu vois où ça mène.

Le cercle vicieux par excellence : je montrais plus pour monter dans le classement, je montais un peu dans le classement, ça me donnait envie de monter encore, donc je montrais plus.

Et tout ça pour 250€ par mois.

Ces plateformes sont conçues comme des jeux. Ce n’est pas un hasard, et ça ne touche pas tout le monde de la même manière. Si tu sais que tu as ce fonctionnement (TDAH ou juste un rapport intense à la performance et aux chiffres), c’est une donnée à intégrer avant de te lancer, pas après.

 

Ilana Caël Photographe intimiste Paris - J’ai eu un OnlyFans pendant deux ans, et voilà pourquoi je l’ai supprimé

@satchephotography

Le déclic

Entre-temps, je me suis mise en couple avec une femme. Un jour, elle m’en a parlé. Ça la dérangeait beaucoup. Elle trouvait ça triste de me voir vendre mon corps pour si peu, et de me voir dériver vers des choses qui n’étaient pas moi. Pour elle, ce n’était pas du tout féministe.

On a eu de longues conversations. Pas des disputes : de vraies discussions, où chacune a posé ses arguments, où j’ai défendu ma position et où elle a défendu la sienne. Et j’ai beaucoup réfléchi.

Ce qui a fini par faire pencher la balance, c’est un constat très simple : je n’avais plus besoin de ce regard masculin. Entre-temps, j’avais avancé. Je m’étais construite dans mon identité, dans mon couple, dans mon rapport aux femmes. Je me sentais épanouie et confiante. Ce que ce compte venait combler n’avait plus besoin d’être comblé.

Et surtout : je me connais. J’avais vu que j’étais déjà tombée dans l’engrenage, et je savais que si ça continuait, j’allais encore franchir certaines de mes limites.

J’ai préféré arrêter avant de regretter. J’ai récupéré l’argent qui restait, et j’ai supprimé le compte.

Je précise une chose, par honnêteté : j’avais la chance d’avoir une autre source de revenus et d’être suffisamment stable financièrement pour me le permettre. Toutes les femmes n’ont pas ce luxe, et ça change absolument tout dans l’équation.

 

 

Ce que je ne suis pas en train de dire

Je ne critique pas les femmes qui sont sur ces plateformes. Vraiment pas.

C’est leur choix, et à partir du moment où c’est fait en pleine conscience, pour les bonnes raisons, dans le respect de leurs propres limites, je trouve ça très bien.

Je peux même les aider : il m’arrive de photographier des femmes précisément pour qu’elles utilisent ces images sur leur plateforme. Je l’autorise sans supplément, là où d’autres photographes refusent ou réclament une compensation sous prétexte qu’elles vont gagner de l’argent avec ces photos.

Mon expérience est la mienne. Elle ne dit rien de la tienne.

 

En revanche, il y a des choses qu’on passe soigneusement sous silence quand on fait miroiter tout ça aux jeunes femmes.

C’est du travail du sexe. Pour moi, il faut appeler les choses par leur nom : quand tu vends des images de ton corps, tu es travailleuse du sexe, même si tu ne montres pas tout. Ce terme n’a rien d’insultant, il est juste précis. Et le nommer, ça permet de choisir en connaissance de cause plutôt que de se raconter une histoire plus confortable.

Internet n’oublie rien. Ne crois pas que ces photos sont privées et ne sortiront jamais. À partir du moment où c’est en ligne, c’est fini. Une capture d’écran, un site de repost, un forum, et c’est parti pour toujours.

Un jour, quelqu’un tombera dessus. Ta famille, tes amis, un futur employeur, tes enfants plus tard. Ce n’est pas de la peur, c’est une éventualité réelle avec laquelle il faut être prête à vivre.

 

 

Où j’en suis aujourd’hui

Je suis revenue à ce que j’aime vraiment. Du nu artistique. Du suggestif. De la subtilité. Des images où il faut regarder deux fois.

Parce que c’est ça qui me plaît et que je trouve beau.

La nudité a toujours représenté pour moi une forme d’art et un immense sentiment de liberté.

Ce qui m’avait fait dériver, ce n’était pas la nudité en elle-même : c’était le système. Les hommes qui en veulent toujours plus, l’appât du gain, la logique de rendement. J’ai retrouvé mon regard. Et honnêtement, ça fait du bien.

 

 

Les questions que j’aimerais que tu te poses

Si tu fais des images sexy, sensuelles ou érotiques (que ce soit pour une plateforme, pour Instagram, ou juste pour toi), j’aimerais t’inviter à t’asseoir cinq minutes avec ces questions. Pas pour te dissuader. Pour que ce soit vraiment ton choix.

• Où sont mes limites, concrètement, aujourd’hui ? Est-ce que je les ai écrites quelque part ?

• Quelle image ai-je envie de renvoyer de moi ?

• Pour qui je crée ces images ? Vraiment, pour qui ?

• Et pour quoi ? Qu’est-ce que je cherche à obtenir, à réparer, à prouver ?

• Est-ce que je serais à l’aise avec ces images dans cinq ans, dix ans ?

• Quelles conséquences suis-je prête à assumer ?

 

La question la plus utile, c’est peut-être celle-là : si je devais franchir une de mes limites la semaine prochaine, est-ce que je m’en rendrais compte ?

Moi, pendant longtemps, non.

Ilana Cael Logo Blanc

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