Clara à Biarritz : trois ans après.
Le ciel, lui, n'avait pas prévu de coopérer. Vent frais, nuages bas, lumière grise. Mais Clara a ce don rare : même quand les conditions ne sont pas idéales, la…
Il y a quelques mois, une ancienne cliente m’a écrit. Elle venait de récupérer les photos d’une séance boudoir faite ailleurs, un shooting à petit prix qu’elle avait réservé à la place de celle qu’elle économisait pour faire avec moi (je la cite ahah).
Parce qu’il y a aujourd’hui toute une catégorie de photographes qui livrent des images où le visage a été remodelé, où la peau n’a plus de texture, où les grains de beauté ont disparu, et qui décrivent leur travail comme un accompagnement vers la confiance en soi et l’acceptation de soi.
Et je précise, parce que le débat se réduit souvent à ça : l’IA générative n’est qu’une partie de l’histoire. On peut transformer complètement une femme sans jamais utiliser l’IA. Du maquillage, y compris du maquillage numérique appliqué visage par visage : le dodge and burn qui redessine la lumière et donc les volumes, donc la morphologie. De la séparation de fréquences poussée jusqu’à ce que la peau devienne une surface. Ce sont des outils, certains sont même vieux comme le tirage argentique. Ce n’est pas leur existence qui pose problème.
J’ajoute une chose, plus large, et c’est peut-être celle qui m’agace le plus, parce qu’elle dépasse de très loin une photographe ou deux.
Il y a quelques années, ce type d’image s’assumait pour ce qu’il était. De la photo transformative, artistique, une version rêvée ou féerique de soi. C’était honnête, c’était même intéressant, et la cliente savait exactement ce qu’elle achetait : une œuvre, une fiction. Depuis quelques temps, tout un pan du métier a changé de vocabulaire, mais sans changer de rendu.
Et si ce glissement a pris aussi vite, c’est qu’il arrange tout le monde. Il est beaucoup plus simple d’acheter une séance en se disant « je fais ça pour aller mieux » que de dire « j’ai juste envie d’une belle photo de moi, pour le plaisir ». La deuxième phrase, on ne la prononce pas, parce qu’elle sonne narcissique. Le vocabulaire du soin, lui, donne une autorisation. Il transforme une envie en démarche, une dépense en travail sur soi. Il fournit l’excuse parfaite pour cliquer sur réserver.
Je comprends parfaitement ce besoin, d’ailleurs. Je trouve même absurde qu’une femme ait à justifier son envie de se trouver belle, et si elle a besoin de passer par là pour s’offrir quelque chose, tant mieux. Ce que je reproche, c’est de construire une offre entière sur cette excuse. Parce que le jour où l’image arrive, l’excuse ne tient plus et il ne reste que le rendu. Et c’est la cliente qui paie la différence. Comme celle qui m’a écrit.
Parce que je sais ce que ça produit, et pas seulement par intuition.
J’ai écrit mon mémoire de fin d’études (il y a de ça quelques années maintenant, mais je pense que c’est pire encore aujourd’hui), sur le rôle d’Instagram dans l’estime de soi des femmes. Le chapitre le plus difficile portait sur les filtres et sur la hausse des demandes de chirurgie esthétique. Le problème n’a jamais vraiment été de se comparer à une célébrité : c’est inaccessible, et on le sait.
Ce n’est plus quelqu’un d’autre en mieux, c’est toi en mieux. Donc, apparemment, atteignable. Donc exigible. Les chirurgiens ont vu arriver des patientes qui ne montraient plus la photo d’une actrice, mais leur propre selfie filtré. Le phénomène porte un nom dans la littérature médicale, la dysmorphie Snapchat, décrite dans JAMA Facial Plastic Surgery.
Un filtre Instagram, tu sais que c’est un filtre. Une image travaillée en studio pendant des heures, tu ne vois pas où est la couture. Elle a l’air vraie.
Je le constate moi-même, en tant que photographe. Il m’arrive de tomber sur les photos d’un.e consœur, de connaître la cliente ou la modèle, et de ne pas la reconnaître. L’écart est immense. Si moi, qui fais ce métier et qui sais exactement ce qu’on peut faire à une image, je ne reconnais pas une femme que je connais, comment veux-tu qu’elle-même s’y retrouve en se regardant dans le miroir le lendemain ?
Tu as payé pour l’obtenir. Ça lui donne un statut que n’a aucun selfie. Ce n’est pas un jeu du dimanche soir, c’est un résultat professionnel, une référence.
Les photos d’une séance, on ne les regarde pas trente secondes. On les encadre, on les imprime, on les offre. Elles restent dans la maison pendant des années, à côté d’un miroir qui, lui, ne lisse rien.
C’est pour ça que je pense que la promesse est fausse et pas seulement exagérée. Se trouver jolie le temps d’un après-midi, oui, ça arrive, et ce n’est pas rien. Mais si l’image est trop loin de ton reflet, le bénéfice dure quelques jours et le coût dure bien plus longtemps. Tu ne repars pas avec de la confiance. Tu repars avec un modèle à atteindre, en très haute définition.
Et il y a un dernier point, qui est peut-être le vrai nœud. Chez ces photographes, la retouche n’est pas une prestation qu’on ajuste, c’est leur signature. C’est ce qui fait leur style, leur portfolio, leur prix. Ce qui veut dire qu’une cliente ne peut pas en demander moins. Demander moins, ce serait refuser leur travail lui-même.
Je retouche. Il faut le dire clairement, parce que l’inverse serait malhonnête et parce que je ne veux pas passer pour une puriste qui ne saurait pas faire.
Sur une image finale, la retouche représente peut-être vingt pour cent de mon travail.
Concrètement, ça se répartit comme ça.
Dans mes formules boudoir, celles que je vends toute l’année, je ne fais quasiment rien. Un bouton passager, un bleu, des cernes trop marqués, une bretelle qui gêne, une poussière sur le décor. Je ne touche pas à ton nez, à la forme de ton visage, à tes hanches, à tes bras, à tes cuisses, à ta cellulite, à tes vergetures, à tes cicatrices, à tes grains de beauté, à la texture de ta peau. Tu te reconnaîtras, parce que ce sera toi.
Dans mes séances plus artistiques, je vais plus loin. Le genre s’y prête : quand on construit un décor, un univers, une image qui assume d’être une composition, la retouche fait partie du langage. Là, j’utilise davantage d’outils, et je le dis avant, pas après.
Et dans les deux cas, c’est optionnel. Si tu me demandes de ne rien retoucher, même sur de l’artistique, je ne retouche rien.
C’est là, exactement, que se trouve ma position : la retouche doit rester un outil qu’on peut refuser, jamais une identité qu’on est obligée d’accepter.
Je crois qu’il y a deux promesses honnêtes dans ce métier, et qu’elles sont toutes les deux légitimes.
Une fiction, une œuvre, une version rêvée. C’est un travail qui a de la valeur, et beaucoup de femmes en ont envie. Il n’y a rien à reprocher à ça, à condition de le nommer.
C’est la mienne. Évidemment que tu ne vas pas te cambrer tous les matins, tourner la tête en arrière, poser tes mains sur ta peau sous cette lumière. Ma séance te montre ta nuque, la ligne de ton dos, ton regard quand tu arrêtes de te surveiller. Des angles auxquels ton miroir n’a pas accès. Mais la femme sur les photos, c’est celle que tu retrouveras demain matin dans la salle de bain. Rien de moins, rien de plus.
Ce qu’on ne peut pas faire, c’est vendre la deuxième et livrer la première.
Ce moment-là ne peut pas arriver si la femme sur la photo n’est pas toi.
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/ Mon univers, sans censure /
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Les sujets que j’aborde ici — le regard sur soi, la confiance, la sensualité — sont au cœur de mes shootings.
Une séance photo peut être un moment puissant : un espace pour se voir autrement, se reconnecter à son corps et changer la manière dont on se regarde. Si cette lecture résonne en toi, peut-être que ce n’est pas un hasard.
Chaque histoire commence quelque part.
Photographier, pour moi, ce n’est pas juste capturer une belle image. C’est rencontrer. Écouter. Comprendre. Accompagner.